Ouverture d’Instagram ce matin à l’heure du premier café et de la première clope, peinard, sur le balcon. Premier contenu affiché, une vidéo de Nuno Bettencourt, tentant de calmer la polémique. Stérile. La énième. Encore.
Cette semaine sur la planète rock, petite pause, enfin, dans les saloperies que s’envoient par médias et réseaux interposés les membres du Crüe autour de l’éviction de Mick. Ouf, soulagement. Il faut avouer que la situation a largement dépassé les limites de la décence, propulsant tristement un combo légendaire de l’histoire du rock dans la basse-cour numérique. En gros : un divorce qui se passe mal, chaque camp balançant des immondices sur l’autre. Pour résumer : « T’es qu’un caca », « c’est ç’ui qui dit qui est », « t’auras pas ton pognon, on n’avait pas signé de contrat de mariage », « de toute façon t’as jamais été bon au plumard ». Parabole, mais voyez le genre.
Autour de Bettencourt, le très célèbre guitariste du groupe Extreme, on navigue en eaux similaires. Interviewé par un magazine sur sa contribution à Rihanna, le musicien souligne la difficulté, pour un guitariste rock, de sauter du coq-à-l’âne (et pas du Coca light, juste pour rappel). Nuno illustre son propos en lançant que même Slash n’y arriverait pas. Sous-texte : même pour l’un des plus grands musiciens au monde, le challenge serait énorme. Aucune attaque personnelle. Manque de bol, Bettencourt a cité l’un des guitaristes les plus adulés. Top départ pour le déferlement de haine. Manque de bol encore, une autre personnalité s’en mêle, histoire de mettre de l’huile sur le feu. Richard Fortus, second guitariste des Guns N’ Roses, rue dans les brancards et vient lécher les cordes de Slash, qui n’a nullement besoin d’être secouru.
Acte 3. Nuno, agacé ou piqué au vif, pas connu pour son sens de la modestie au demeurant, répond. Toujours sur les réseaux. « T’es qu’un caca », « c’est ç’ui qui dit qui est ». Bref, c’est reparti pour un tour du web mondial. Jusqu’à ce matin, quand le musicien, l’un des très grands du genre, s’excuse. On réitère, pour une affaire qui n’en est pas une. Il est pote avec Slash, le soliste est l’un de ses héros, contrairement à Balavoine. Ce qu’a en revanche oublié Bettencourt, c’est le medium qu’il a choisi. Ou plutôt le medium que Fortus, pas fortiche sur ce coup, a contraint Bettencourt d’affronter. Fortus a fait ce que beaucoup font aujourd’hui, par réflexe : convoquer la meute, pour reprendre des termes d’études en sociologie sur le sujet. Livrer en pâture un individu qui, au mieux, va se faire défoncer. Pour le moins, manger son avoine.
De la virgule à la grosse merde
Comment s’en sortir ? La solution miracle, on le sait, n’existe pas. Il y a quelques années, au détour d’une interview radio, une sociologue, spécialiste des théories du complot, indiquait en substance : quoi qu’on dise, ou pas, la bête s’alimente. Mieux vaut laisser pisser, jusqu’à ce que le soufflé retombe. Pour les allumés de l’assassinat verbal instantané, sans aller jusqu’au complotisme, on a envie de dire, c’est du pareil au mème.
Cas d’école aujourd’hui, « l’affaire Bettencourt » illustre à merveille le monde sans nuance dans lequel nous avons numériquement basculé. Les réseaux qui ont mis fin au débat et fait perdre à des millions d’individus tout sens critique. Où, pour la moindre virgule placée à un endroit que l’autre n’apprécie guère, on devient le connard de la toile. Qu’il soit question de vrais sujets, avec de vrais enjeux, ou, cas de figure des plus fréquents et au plus grand désespoir, quand il s’agit de futilités. De celles qui contraignent le plus souvent nombre de comptes médias à devoir fermer leur section commentaire. Slash est-il capable oui, ou non, de jouer un concert entier aux côtés de Rihanna ? En termes d’enjeux, de bonne marche du monde, de géopolitique, de réchauffement climatique, franchement, on s’en cogne sévère. Non ?
Édito d’une banalité crasse, le petit scribouillard qui le rédige en est parfaitement conscient. Déjà lu et relu, déjà dit et redit. Mais petit scribouillard franchement agacé. D’évoluer désormais dans un univers sans débat, sans échange d’idées, d’arguments et de saines contradictions. De constater une fois encore, sans l’accepter pourtant, que nous sommes passés en un clic de « je ne suis pas d’accord, parce que… » à « t’es qu’une merde, crève ». Point final.
Avec Marco (celui du porte-monnaie perdu, toujours le même), autour d’une bière et d’une clope, au sujet du dernier album d’un tel (pas celui de Diane), on est souvent en désaccord. Mais on échange, on débat, on développe. On finit souvent, après plusieurs heures de discussion, par se mettre d’accord sur le fait qu’on ne le soit précisément pas. En toute bienveillance (même si j’ai le plus souvent raison et lui pas), et surtout avec un respect mutuel des plus sains et sereins en toile de fond. Idem quand il s’agit d’objets de votations ou d’élections. De vraies questions donc, qui définissent, elles, notre marche du monde.
Du côté de PLANS CULTES, on a aussi eu, à d’extrêmement rares occasions, affaire à quelques têtes brûlées du clavier (pas Christian, pour reprendre Benjamin Décosterd dans une récente chronique). Pour avoir donné un point de vue, avec toute l’honnêteté intellectuelle nécessaire à l’exercice d’une critique, d’un commentaire. Qu’à cela ne tienne. Hors de question de faire pleurer dans les chaumières, le propos est ailleurs.
On déplore, amèrement, la vacuité des milliards de stériles polémiques qui apparaissent au quotidien sur nos fils d’actualité. Par manque d’esprit critique. Par manque d’esprit tout court. De réagir systématique à chaud. De démarrer par l’insulte, pour terminer sur l’injure et la menace, au lieu d’analyser un cas (si cas il y a), d’ouvrir la porte des échanges, contradictoires au besoin. Parfois s’écharper. Autour d’un post, soit. Mais à coup d’arguments, fondés, de sentiments, pourquoi pas, sans toutefois oublier les règles élémentaires d’un débat, sain, pluriel et certainement salutaire. On implore alors, toujours plus, le web et ses milliards de petits soldats animés par l’unique vindicte populaire, de revenir sur notre bonne vieille Terre. Celle ronde. Les platistes, on s’en carre. Parce que sur ton réseau social, tu perds ton sang-froid !
David Trotta, jeudi 27 juillet 2023
