
Moby terminait hier soir à la Vaudoise aréna sa tournée-éclair européenne avec un concert tout melvillien. Critique.
Repenser aux années 90, c’est se souvenir de l’index qui s’enfonce dans la touche « play » d’un lecteur cassette. Ce bouton de plastique qui grince, parfois autant que la bande usée du support, rembobinée à mille reprises à grands coups de crayons. C’est la nostalgie d’un autre temps, d’une fin de décennie marquée par un renouveau musical, qui emprunte autant à la torpeur grunge qu’aux sonorités pop déferlant sur les ondes, tant radiophoniques que cathodiques. Des tubes qui mixent les genres et mettent sur le devant de la scène des styles plus undergrounds et urbains. L’électro, notamment. Parmi les visages qui crèvent l’écran : Portishead, Massive Attack, Björk.
Et Moby, qui s’impose dans l’océan sonore de tout un chacun, à placer ses plus grands titres à la radio, à la télé, au cinéma. Partout. Moby qui s’offrait courant septembre le luxe d’une tournée-éclair de sept dates, terminée hier soir à la Vaudoise aréna. Pour tenter de remettre au goût du jour son âge d’or, en célébrant les vingt-cinq ans de son grand classique, « Play ».
Un replay générationnel étrange, décousu, à l’image de la mixité stylistique de Moby. Un concert où l’Américain a soufflé tant le chaud que le froid, sans constance, ni thermo, ni statique. Succession de titres sans fil rouge, sautant du rock à l’âme, de la techno au blues, de la même manière qu’il n’a de cesse de courir dans tous les sens dans un bal scénique plutôt désarticulé. Mauvaise prestation ? De loin pas. Mais indéfinissable.
En scènes
Pas de narration, pas de quoi prendre le quidam par la main et l’entraîner là où l’artiste souhaite l’emmener, pas de storytelling à l’intensité grandissante. Peut-être Moby ne le souhaite-t-il pas non plus, préférant sauter de l’alpha à l’oméga, tout en gardant un pied dans le punk, l’autre dans le funk. Des grands écarts particulièrement abrupts, qui font évidemment penser à Herman Melville et son « Moby Dick », de qui le musicien tire son pseudonyme. À passer de la mélancolie d’Ismaël à la leçon froide de naturalisme par l’auteur. Pour revenir aux déboires marins de l’équipée, stoppée nette à chaque fois que l’obsessionnel Achab décompense et envoie ses ouailles à la poursuite de sa propre chimère.
Alors quoi penser quand Moby dicte son arythmie ? Qu’il veut mieux prendre un morceau après l’autre et se laisser porter par l’instant. Parce qu’il est aussi fait d’une grâce dantesque. Principalement celle des vocalistes de la soirée, Lady Blackbird, qui ouvrait le show, en premier lieu. Et qu’on retrouve à mi-parcours, durant le set de Moby, déverser une complainte gospel divine. Sur Walk With Me, puis Why Does My Heart Feel So Bad?. Idem quand la star du soir lance Extreme Ways, deux titres avant les rappels, d’une alchimie instantanée. Puis se lancer dans une dramatiquement atterrante reprise de Ring of Fire, plus massacrée que celle tronçonnée au cours du spectacle de fin d’année d’un neveu de 6 ans un peu neuneu qu’on se sent l’obligation d’aller applaudir.
Un show à la fois marqué par la rectitude de l’animaliste Moby, qui harangue ses troupes tout au long d’un concert lancé par un message enregistré de l’anthropologue et spécialiste des chimpanzés Jane Goodall, mais aussi par le caractère un peu trop gauche de l’éléphant qui titube dans les travées étroites d’une sinueuse échoppe, avant de venir ébrécher la plus pure des Porcelain.
De là à savoir si on aime parce qu’on aime, ou si l’on aime surtout retrouver le mastodonte contorsionniste qui a composé une grande partie de la bande sonore d’une décennie, la question mérite d’y réfléchir encore quelques instants.
