Le rock perd encore quelque Watts

Vous savez quel est le point commun entre les géologues et Bon Jovi ? Le rock.

Cette trouvaille, on la doit aux scénaristes de Big Bang Theory, qui la mirent dans la bouche de Burt, le géologue souffre-douleur préféré du physicien Sheldon Cooper. Elle incarne plutôt bien l’esprit du rock. Un quelque chose de léger, d’aujourd’hui parfois désuet, mais solide à la fois.

Léger pourtant, il ne l’a pas toujours été. Musique contestataire autrefois, le rock est aussi le reflet de ses porte-drapeaux. Ces jeunes aux besoins de liberté, d’un souffle nouveau et salutaire. D’un autre mode de vie à la fin des années 1950. Cette génération d’après-guerre qui voulait précisément créer une « jeunesse », faite de moments d’insouciance, de codes propres à elle. Au son de guitares qui commencent à se saturer.

Une énergie nouvelle qu’on doit à ce qu’on définit comme des légendes. En première ligne : les Beatles et les Stones. Que beaucoup aujourd’hui voient comme de gentils grands-pères.

Et pourtant, avec le décès annoncé il y a quelques heures de Charlie Watts, le mythique batteur des Rolling Stones, force est de constater que les « vieux », un brin mystérieux, fascinent toujours. Plus que de grands-pères, certains préfèrent parler de dinosaures du rock. Pas en référence à l’âge avancé de ses protagonistes, ni à leurs articulations parfois fossilisées, mais bien parce qu’ils continuent de passionner. Encore et encore. Parfois jusqu’à hypnotiser et hystériser les foules.

Avec le décès de Charlie Watts, mais aussi ceux de Dusty Hill et Don Everly très récemment, c’est une avalanche de réactions qu’on peut lire de partout. Tous les grands du rock ont adressé une pensée émue à ces guérilleros précurseurs, sans qui, pour eux, rien n’aurait été ensuite possible. Pour Charlie Watts plus encore.

Mais au-delà de simples hommages, c’est aussi un besoin de communion, d’énergie partagée, que les stars du rock, d’hier comme d’aujourd’hui, tentent de maintenir. Car comme les dinosaures, les légendes, par-delà leur aura, ne sont pas éternelles. Et avec leur départ, c’est de l’énergie que tout le monde perd.

Et de l’énergie, c’est bien celle qu’insufflait Charlie Watts aux Stones. Toujours caché derrière ses frères d’armes Mick Jagger, Keith Richards et Ron Wood, on le voyait discret, calme. Presque en décalage avec les autres membres du groupe. Le seul qu’on aurait vraiment dit être un grand-père. Celui de chacun d’entre nous. Avec qui on savoure parfois le poulet du dimanche. Et qui raconte pour une énième fois ses faits de jeunesse. Qu’on laisse parler, sans l’interrompre. Qu’on écoute en réalité d’une seule oreille. Et dont on se souvient avec tendresse.

C’est aussi ce que je me suis dit, lors du concert des Stones à Zurich en 2017. Jagger se déhanchait sur les plus grands tubes des Rolling Stones. Évidemment soutenu par les riffs et les mimiques de Richards et Wood. Derrière, stoïque, Watts semblait à peine caresser sa batterie. Alors que le rock, cet élément parfois statique mais foutrement solide, c’était peut-être bien Charlie Watts pour les Stones. Celui qui garde le cap, qui tient le tempo. Qu’on voit moins, mais pourtant celui qu’on entendrait en premier si la machinerie live se mettait à dérailler.

Alors oui, Charles Robert Watts venait de tailler sa 80ème paire de baguettes, disent déjà certains. Et qu’il était peut-être temps de « laisser la place aux jeunes », entend-on aussi. Il convient en réalité de recharger les batteries. Celles que le rock perd avec le décès de Watts. De réussir à insuffler, encore et toujours, cette énergie propre et cette rigueur dont ce batteur de légende était pourvu. Car c’est bien avec elle, et seulement avec elle, que tous ensemble nous profiterons jusqu’à plus soif de concerts de légende et de disques mémorables. À défaut d’être contraints, un jour ou l’autre, de nous morfondre, en laissant échapper, peut-être, qu’il nous était devenu impossible de trouver encore, dans ce vaste monde du rock, un peu de satisfaction.

David Trotta | Mercredi 25 août 2021

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