Cinquante ans après la gueule de bois | Allez savoir ! n°71

Jimi Hendrix le 10 mai 1968. Wikicommons

Le festival Woodstock a marqué plusieurs générations. Il fêtera en août son cinquantenaire sur scène, avec la présence d’une quarantaine d’artistes, dont certains de la première heure. Allez savoir ! revient sur le phénomène.

David Trotta

L’été sera marqué par les 50 ans du festival Woodstock qui franchira en août le cap du demi-siècle. Aux dernières nouvelles, il sera célébré en musique, avec, évidemment vu l’ampleur du nom, pléthore de têtes d’affiches. Mais, à l’époque, était-ce vraiment ce monstre sacré que plusieurs générations de musiciens et de chevelus en tous genres idolâtrent encore ? Réponse avec Boris Vejdovsky, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des lettres de l’UNIL et spécialiste de la culture américaine.

WOODSTOCK EST UN MOMENT PHARE DE L’HISTOIRE CULTURELLE AMÉRICAINE
VRAI > « Woodstock a été une réponse de l’Amérique de la fin des années 60 sur deux points majeurs. Premièrement le Viêt Nam et l’engagement des Etats-Unis dans des guerres extérieures. C’est donc toute la question coloniale et postcoloniale qui est posée là. » Le festival intervient aussi dans un contexte endeuillé par le clivage des populations d’outre-Atlantique, un an après les assassinats de Martin Luther King et Bobby Kennedy. Un période de l’histoire plus largement marquée par la montée des contestations contre les pouvoirs politiques, raciaux, sexuels, économiques, etc. « Woodstock cristallise tous ces éléments. »

L’INTERPRÉTATION DE L’HYMNE AMÉRICAIN PAR JIMI HENDRIX EST UN ACTE POLITIQUE
VRAI > «  Un musicien noir jouant The Star Spangled Banner est en soi quelque chose de très important en plein milieu d’un mouvement pour les droits civiques. L’hymne américain et son drapeau ont un statut très particulier aux Etats-Unis. Il y a une étiquette précise beaucoup plus présente dans la vie quotidienne du peuple américain que dans la plupart des pays démocratiques. Hendrix joue avec une veste blanche à franges indiennes, des cheveux longs, symboles forts de la contre-culture. » Sans oublier les imitations d’avions, de hurlements et de bombes crachées sur le Viêt Nam par une Stratocaster distordue tout au long du morceau : effet garanti. « Hendrix fait quelque chose de plus intéressant encore que le détournement du symbole. La musique d’origine afro-américaine aux Etats-Unis a toujours réinterprété, resémantisé des éléments qui s’avèrent être des clichés. L’hymne, le drapeau. Jimi Hendrix s’en empare et le transforme en quelque chose de sémantiquement important à un moment chargé de sens. »

WOODSTOCK EST L’UN DES DERNIERS GRANDS RASSEMBLEMENTS HIPPIES ET DU FLOWER POWER
VRAI MAIS… > Trois mois plus tard, en décembre 1969, les Rolling Stones essaieront eux aussi de monter leur festival. On s’en souvient surtout pour les meurtres qui y ont été perpétrés, et le chaos total qui y a régné. « Il y a une perte d’innocence après Woodstock », confirme le chercheur, qui apporte toutefois des nuances. Il faut dire que le festival, annoncé comme grand-messe anti-guerre et anticapitaliste était à l’origine… payant. Et les artistes, porte-paroles d’un mouvement et d’une génération entière, ont touché des cachets importants. « Comme beaucoup d’autres événements historiques majeurs, Woodstock est le résultat d’un extraordinaire jeu de hasard. Mais ce sont aussi ces accidents qui ont fait de Woodstock ce qu’il est devenu. »

WOODSTOCK A ÉTÉ REMIS SUR PIED, MAIS A PERDU DE SON ESSENCE
VRAI > Deux événements sous le même nom ont été organisés en 1994 et 1999. Les prestations furent assurées par des grands noms tels que Metallica, Aerosmith, Bon Dylan, les Red Hot Chili Peppers ou encore Rage Against the Machine. L’émoi ne fut pas si grand. Ces deux éditions étant même largement critiquées. « Le monde a changé. Il s’est écoulé une vie dans l’intervalle. On est dans un rapport à la musique, à ce qu’elle signifie, totalement différent. À la fin des années 1960, la musique de façon générale, l’acte poétique, avait une autre valeur qu’aujourd’hui. Il faut le dire sans nostalgie, mais Woodstock est lié à ce moment très précis. »

WOODSTOCK A EU UNE RÉSONNANCE PLANÉTAIRE DÉJÀ À L’ÉPOQUE
??? > « Honnêtement, je ne sais pas », répond simplement Boris Vejdovsky. Mais des indices font pencher la balance vers le négatif. « Au moment où il se tenait, le festival n’était couvert que par des journaux locaux. Et certains très grands artistes ont refusé d’y jouer. À commencer par Bob Dylan. J’ai le sentiment que l’impact n’a pas été immédiat. Qu’il est d’avantage dû au documentaire tourné pendant Woodstock, qui a gagné un Oscar l’année suivante. Et donc à la puissance de Hollywood. »

WOOSTOCK A CHANGÉ LE MONDE
FAUX MAIS… > Perçu aujourd’hui comme capitale contestataire pacifiste, le festival n’est en réalité pas historiquement marquant selon le chercheur et ne marque factuellement aucun tournant. « C’est sa narration, la manière dont on l’a raconté ensuite, qui a marqué une histoire collective. Dans les faits, ces sont des gens qui se roulent dans la boue, ivre-morts, en écoutant de la musique diffusée sur des haut-parleurs émettant des larsens horribles. Historiquement, c’est le tournant de rien du tout. Le monde n’a jamais été différent avant ou après Woodstock. Mais la manière dont il s’est projeté et la narration qui en a été faite ont elles été très importantes. »

Article publié dans Allez savoir ! n°71, le magazine de l’UNIL, janvier 2019, p.28.

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