« Le crayon est le premier outil qu’on utilise pour réfléchir »

Alain Robert © David Trotta

Enfant du terroir comme il se définit lui-même, Alain Robert consacre sa vie à l’image. Depuis peu, il enrichit PLANS CULTES de ses créations. Interview.

PLANS CULTES a le plaisir de voir une partie de son actualité croquée par le graphiste, illustrateur, dessinateur et artiste vaudois Alain Robert. Une collaboration faisant suite à une rencontre qui a eu lieu dans le cadre de son exposition, plus tôt cette année, aux Docks, où il habillait la salle de concert lausannoise de portraits d’artistes majeurs. Présentation du maître des crayons.

Alain Robert, vous avez un CFC de graphiste et êtes diplômé des Beaux Arts de Genève. Comment êtes-vous venu à cet univers de l’image ?

Je cherchais ma voie quand j’étais ado. Je suis tombé sur un copain graphiste, à une période durant laquelle j’avais vraiment besoin de savoir qui j’étais. Un moment qui coïncidait avec un échec d’apprentissage d’employé de commerce. Mon patron de l’époque m’a dit qu’il m’avait vu dessiner et m’a encouragé à le faire tous les jours. Je l’ai pris au défi. Puis je me suis inscrit à l’école de Vevey, le CEPV. Parallèlement, j’ai eu envie de faire les Beaux Arts. J’ai passé un concours à Lyon et à Genève, où je suis allé.

Vous êtes indépendant et travaillez beaucoup par mandat. Vous réalisez notamment des illustrations. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce domaine ?

La créativité. C’est un espace de liberté extraordinaire. Pour raconter de petites histoires. C’est un métier qui est intéressant dans la mesure où il permet de s’exprimer à travers un outil. Le dessin est une forme d’écriture. C’est un vrai mode d’expression. Quand je me suis mis à mon compte, j’ai voulu mettre le graphisme de côté pour ne faire que du dessin. Je me suis rapproché de la presse, parce qu’elle est un vecteur permettant de faire des expériences, d’élargir un spectre et d’être publié.

C’était au début des années 2000. Vous avez dessiné par exemple pour 24 heures.

Un peu pour ce quotidien. Mais surtout Le Temps, qui me commandait des dessins. J’ai aussi beaucoup collaboré avec Bilan et plus généralement la presse économique. Même si ce n’est pas un domaine auquel je suis particulièrement lié.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le dessin de presse ? L’espace de liberté y est restreint dans la mesure où il faut se rattacher à un sujet.

C’est justement ce qui est intéressant. Le principe est le même pour un graphiste. Nous avons des contraintes, parfois serrées. Il faut réussir à trouver un chemin pour être créatif. Sortir des carcans imposés pour mettre en valeur son travail. C’est un rapport vraiment intéressant. Je me suis aussi souvent demandé comment travailler et montrer mon travail sans forcément devoir entamer un processus d’auteur, trouver une histoire, réaliser un livre. La presse permet aussi de dessiner de façon plutôt rapide et d’obtenir un retour immédiat.

La rapidité, une condition importante pour vous ?

Ça va avec mon mode de fonctionnement. Mon dessin peut être très instinctif, auquel je n’ai pas forcément envie d’apporter des retouches. J’aime les imprécisions. Mes dessins ne sont pas académiques. Mes personnages ont parfois des bras à rallonge, quelques-uns ne sont pas du tout proportionnés. Ce qui donne quelque chose d’assez rapide.

Votre portfolio est composé de deux univers relativement distincts, l’illustration et le dessin. Une préférence ?

Non. C’est comme mon nom et mon prénom. Ce sont en fait deux prénoms. Je suis fasciné par l’informatique mais aussi profondément romantique sur le fait d’avoir un outil ancestral pour dessiner sans se poser trop de questions. Je suis constamment entre ces deux qui sont finalement complémentaires. Quelque part, ils se répondent. C’est là que se situe ma pensée artistique. Elle n’est pas figée. Elle me permet d’évoluer. J’aime le crayon, le pinceau, du pastel, du Neocolor. Mais aussi le lien avec la production. Le travail vectoriel est souvent lié à la production. Pour assurer les couleurs, des valeurs précises. J’ai déjà eu de mauvaises surprises en réalisant des couleurs à la main. En faisant des dessins de presse, j’ai appris à les produire précisément pour la presse. On passe donc forcément par l’outil informatisé.

Cette année, vous avez réalisé une galerie de portraits d’artistes rock majeurs, qui a été exposée sous le nom de PLAYLIST dans la salle de concert lausannoise Les Docks. Comment est née cette idée ?

Je suivais le compte Instagram d’un illustrateur américain, inktober, qui propose des thèmes mensuels. Il y a ensuite eu le Movember. Je me suis dit que ce serait marrant de dessiner des gens à moustache. C’est là que le processus a vraiment commencé. Courant décembre 2017, l’idée s’est cristallisée autour de musiciens puisque j’ai toujours beaucoup écouté de musique. Je me suis fait piéger en fait. Parce que ce monde regorge de références. Dès qu’on en trouve une, on rebondit forcément sur une autre. J’ai réalisé presque 200 portraits au final. Aux Docks, j’ai opéré une sélection de 65 d’entre eux.

Comment décidez-vous de vous intéresser un jour à un personnage en particulier ?

La démarche est un peu hasardeuse. J’ai listé des têtes d’affiches. Puis, par rebond, d’autres se sont imposés. Mais c’est une démarche, des choix musicaux qui me ressemblent, plutôt orientés rock. Je pense en réalité qu’il n’y a pas de choix préalable dans la création artistique. Ils peuvent arriver en fin de processus, lors d’une exposition par exemple, ou au moment du bilan. Mais le propre de la création artistique consiste à suivre une piste.

En somme, la playlist que nous serions sensés trouver si on ouvrait votre portable.

Exactement. Même si elle a un peu changé avec le temps. Ne serait-ce que parce que nos modes de consommation de la musique n’est plus la même que par le passé. Comme tout le monde aujourd’hui, je consomme la musique différemment. Mais il y a toujours un fond rock. Le premier album que j’ai acheté à 14 ans avec mon propre argent est Piece of Mind d’Iron Maiden. Un choix visuel avant d’être musical. Sur la pochette, on voit la mascotte du groupe, une momie en camisole de force, dans une chambre capitonnée, en train de crier.

Ces portraits ont habillé une salle importante dans la région. Quelle sensation avez-vous ressentie ?

L’exposition n’était pas préméditée. J’ai fait mon travail de dessin. Quand je me suis aperçu que je n’allais pas en réaliser qu’un ou deux, mais qu’ils seraient nombreux, je me suis demandé ce que j’allais faire de ce corpus et où je pouvais l’exposer. Avec mes références artistiques, la réponse était finalement évidente. Des dessins de musiciens ne pouvaient être montrés que dans une salle de concert. Ça n’aurait eu aucun sens et aucune résonance dans un autre contexte.

Vous disiez ne pas avoir de préférence entre l’ordinateur et le crayon. Reste que pour les travaux personnels, vous vous dirigez davantage vers le crayon. En quoi vous séduit-il ?

L’observation est juste. J’aime cette simplicité. Et c’est profondément naturel pour moi de prendre un crayon. Je l’apprécie particulièrement pour son côté gratté, son frottement avec le papier. J’ai réalisé d’autres travaux, un film d’animation par exemple, plus synthétique, vectoriel. Mais le crayon me touche davantage. J’ai l’impression de peut-être réussir à mieux transmettre ce que je ressens. Et c’est beaucoup de liberté. C’est aussi le premier outil qu’on utilise pour réfléchir. Avec le crayon, je suis en prise directe avec la pensée. Aujourd’hui, on a tendance à oublier que nous disposons d’outils de pensée. Un crayon, un stylo. Maintenant, on prend des notes avec des photos. Ce qui me paraît parfaitement abscons.

Qu’essayez-vous de transmettre via le dessin ?

Il m’est très difficile de répondre à cette question. Je ne réalise pas un travail de dénonciation ou qui soulève des questions. Ce qui m’intéressait dans le cadre des portraits, c’était de ne faire ni de la caricature, ni une déformation à outrance. Qu’on retrouve la personne. Ses traits. C’est un moyen de rendre hommage. De montrer la beauté d’un personnage qu’on apprécie.

David Trotta

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En relation :
– Le site d’Alain Robert
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