Kaamelott porte bien mal son nom | L’uniscope 629

Capture d’écran Youtube

Après avoir crevé le petit écran et donné un souffle nouveau à la légende arthurienne, la série humoristique créée par Alexandre Astier faisait l’objet d’un cours-séminaire donné à l’Université de Lausanne, sous la responsabilité de Barbara Wahlen, au semestre de printemps 2018.

« C’est pas faux », se réjouirait sans doute Perceval. À propose de ? Non pas du chou rouge, comme lui répondrait le roi Arthur, ni de côtelettes. Mais au sujet du cours-séminaire consacré à Kaamelott proposé au semestre de printemps 2018 à l’Université de Lausanne. Car la série créée par Alexandre Astier, aussi bien réalisateur qu’acteur principal ou même compositeur, dissimule un intérêt scientifique bien plus précieux que son humour potache le laisse penser.

« Nous sommes tous passionnés par cette série. Aussi bien les enseignants que nos étudiants », lance d’emblée Barbara Wahlen, maître d’enseignement et de recherche à la section de français, responsable du cours-séminaire. Ce que confirme le professeur Alain Corbellari. « L’engouement est quasiment unanime. Cette série est excellente d’abord parce qu’elle est drôle, mais aussi parce qu’elle n’est pas juste bêtement drôle. Elle appuie pratiquement tous ses effets comiques sur une connaissance approfondie de la légende arthurienne et de ses différentes variantes. »

Esprit moyenâgeux
De nombreux auteurs se sont emparés du monde d’Arthur et de sa cour dans le but de leur faire vivre les aventures les plus chevaleresques. Ce qui a poussé les chercheurs francophones à développer une tradition de comparaison, faire parler les textes entre eux donc. Citons principalement ceux de Chrétien de Troyes, le maître du genre, ainsi que le Lancelot-Graal, cycle en prose du XIIIe siècle. Contrairement aux Anglo-Saxons pour qui Thomas Malory, au XVe siècle, constituerait l’alpha et l’oméga. « Ce cours devrait en partie nous permettre de naviguer de la série jusque vers les textes fondateurs », explique Barbara Wahlen.

L’un des intérêts principaux de Kaamelott résiderait dans la réinterprétation faite par Alexandre Astier. « Cette série a parfaitement compris que dès sa naissance la légende est plurielle, susceptible de changer et d’évoluer, note Alain Corbellari. Le respect du texte est contraire à l’esprit des auteurs du Moyen Âge. Quand ils écrivaient, ils s’emparaient de cette légende chacun à sa manière. Les suivants lisaient leurs prédécesseurs, mais n’hésitaient pas à transformer l’histoire. » Kaamelott incarnerait donc cette liberté propre à l’époque, quand son créateur modifie les rapports entre personnages, ou lorsqu’Alexandre Astier convoque la culture contemporaine dans certains épisodes. Perceval traversant une porte magique pour revenir avec un sabre-laser, référence à Star Wars, par exemple.

Quid alors des erreurs ? Car tordre l’histoire, c’est prendre un peu le risque de commettre des bévues. « Nous n’allons pas tenter de séparer le vrai du faux, car ce qui est peut-être vrai dans un texte ne l’est probablement pas dans un autre », répond Barbara Wahlen. D’autant que selon Alain Corbellari les imprécisions, les maladresses voire les paraboles volontaires ne prêtent pas forcément préjudice à l’histoire, ni à la connaissance du Moyen Âge. « Les erreurs que nous pourrions considérer comme graves seraient celles perpétuant des clichés négatifs sur l’époque, et qui pourraient donc nous détourner de nous intéresser à cette période. Mais rien dans Kaamelott n’est profondément dommageable au Moyen Âge tel que nous souhaitons le transmettre. »

Hors temps
Alexandre Astier serait aussi particulièrement fidèle à l’esprit de la littérature médiévale, notamment Chrétien de Troyes, dans la mesure où il situe le début de son récit dans une sorte de hors temps. « Les deux premières saisons de Kaamelott sont très sérielles, analyse Barbara Wahlen. On peut regarder les épisodes dans n’importe quel ordre. Un peu comme les romans arthuriens en vers des XIIe et XIIIe siècles. Elles deviennent plus linéaires et plus sombres avec le temps, à l’image du cycle en prose. »

Dans les premiers, l’intrigue, rédigée en vers, se situerait dans un temps cyclique. Celui de l’âge d’or du règne d’Arthur donc. Les romans en prose engloberaient quant à eux une période allant de la naissance du Christ jusqu’à la mort d’Arthur. Une différence de temporalité permettant, chez Astier, l’émergence de plusieurs personnalités qui ne devraient pas prendre place autour de la Table ronde. « L’ancrage historique est à la fois précis et flou. Théoriquement, l’histoire se déroule au moment où la Bretagne devient indépendante de Rome, soit en 410. Mais Astier fait par exemple intervenir Attila, un personnage de 450. »

Dernier point qui rassemble enfin Astier et la littérature médiévale : l’ironie et l’humour. La série, qui se veut surtout comique à ses débuts. ferait presque oublier que des ressorts similaires existent aussi dans les textes anciens. La version télévisuelle exacerbe le caractère des personnages pour les rendre tous plus inefficaces les uns que les autres. Perceval le Gallois en premier lieu, seul chevalier en mesure de se tromper sur son propre nom « les rares fois où il arrive à faire quelque chose de ses dix doigts », précise le seigneur Léodagan. Une naïveté extrême présente sous la plume de Chrétien de Troyes aussi. Ou lorsque, chez ce dernier, le noble Lancelot du Lac est contraint de grimper dans une charrette, symbole médiéval fort qui le couvre de honte, lorsqu’il tente de sauver la reine Guenièvre.

David Trotta

P’TIT P’TIT FILLOT DE GUEUX ?
La série Kaamelott doit une partie de son succès populaire au fait que le Moyen Âge suscite un intérêt grandissant. Une période de l’histoire qui rassemble, selon Alain Corbellari. Notamment parce que chacun pourrait s’identifier à un personnage, fictionnel ou non, contrairement à d’autres époques. « Michel Zink, professeur au Collège de France, avait montré l’aspect exemplaire du film Les Visiteurs. Un Français d’aujourd’hui, qu’il se sente complètement rustre ou bobo, retrouvera tous ses ancêtres dans cette comédie. » Un potentiel de projection de soi donc, que le spectateur ne retrouverait pas dans des superproductions situées dans d’autres espaces-temps. « On peut par exemple trouver que Gladiator ou Alexandre le Grand suscitent l’admiration. Mais personne n’y percevra ses racines. »

LE GRAAL
Force est de constater que le Graal, objet mythique de la légende arthurienne, donne lieu aux interprétations les plus diverses. Pour ne pas dire les plus loufoques. Alexandre Astier, créateur de la série Kaamelott, l’a parfaitement illustré dans un épisode au cours duquel les chevaliers tentent de savoir quelle est sa réelle nature. Tantôt une coupe, tantôt un vase, le Graal pourrait aussi être un récipient, une pierre incandescente, voire un bocal à anchois selon Perceval. Si, comme Lancelot, Bohort ou autre Karadoc, les lecteurs et téléspectateurs s’y perdent, c’est que les auteurs médiévaux se sont eux aussi emmêlé les crayons.

« La confusion est organisée et elle se ramifie, souligne Alain Corbellari, professeur à la section de français. Il est en revanche clair que Chrétien de Troyes est le premier auteur, au XIIe siècle, à faire un sort à cet objet. » Car un graal, en ancien français et avant de donner lieu à une quête sacrée, n’est qu’un nom commun. « Un terme peu courant, qui désigne un large plat à poisson », précise Barbara Wahlen, maître d’enseignement et de recherche à la section de français. « Chrétien de Troyes a probablement fait le pari que ses lecteurs ne connaîtraient pas la signification de ce mot », suppose Alain Corbellari.

De plat serti de pierres précieuses, le Graal devient une coupe au XIIIe siècle sous la plume de Robert de Boron, autre auteur clé du mythe arthurien. « La mésentente autour de cet objet vient certainement du fait que Chrétien de Troyes n’a pas achevé Le Conte du Graal et que Robert de Boron lui-même ne connaissait pas le sens du mot. Mais contrairement à ce que laissent penser certaines théories ésotériques, le Graal est une pure création littéraire », assure Alain Corbellari.

Bref. Une histoire à s’arracher les cheveux. Qui conduit par ailleurs un Arthur complètement désabusé par Perceval, chez Astier, à conclure que « le Graal, c’est de la merde ».

« La Table ronde, c’est pas le fête de l’artisanat ! »
Kaamelott et le mythe arthurien
Cours-séminaire
Au programme du Master de français
Université de Lausanne
Printemps 2018

Article publié dans L’uniscope n°629, le magazine du campus de l’UNIL, 27 novembre 2017, p.4-5.

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