« SHAKESPEARE, C’EST VISCÉRAL ! »

Avec sa pièce « Will », Victoria Baumgartner a voulu rendre Shakespeare humain © David Trotta

La pièce sur la vie du jeune Will, pas encore devenu le grand Shakespeare, s’est achevée le week-end dernier en Suisse. La troupe et la pièce, créées par la metteure en scène et auteure Victoria Baumgartner, la feront revivre le mois prochain en Allemagne. Interview.

Victoria Baumgartner, la tournée suisse 2018 de Will s’est achevée à Sion. Quel est votre bilan ?

Je suis parfois étonnée de l’intérêt suscité par la pièce. En Suisse, en marge des dernières représentations, j’ai donné un atelier aux collégiens qui assistaient aux spectacles leur étant réservés en semaine. Ils ont tant et si bien répondu présents que certains sont revenus voir Will le week-end. Nous avons aussi eu la chance de recevoir la visite de l’ambassadrice de Grande-Bretagne en Suisse, en famille, qui nous a fait un très joli retour. Et pour les personnes ayant déjà assisté à la version francophone de Will, tout le monde m’a dit avoir préféré l’interprétation en anglais surtitrée avec laquelle nous tournons depuis un moment.

Le pitch : c’est l’histoire du jeune Will, encore inconnu, huit ans avant d’arriver à Londres et de devenir William Shakespeare. Pourquoi avoir choisi cet angle ?

Il était important pour moi de m’intéresser à un jeune Will, au-delà du génie hors-normes qui peut faire peur. Je voulais montrer ce personnage qui na pas commencé avec une cuillère en argent dans la bouche. C’était une personne normale. Dans la pièce, il est en quête de quelque chose. C’est un passionné, guidé par un but important, toujours à la recherche des mots justes et de leur rythme qui font le théâtre de Shakespeare. Il me semblait aussi important de donner de la place aux gens qui partageaient son quotidien. C’est parce qu’il vivait à une certaine époque, qu’il a fait certaines rencontres, qu’il s’est retrouvé dans certaines situations, qu’il est enfin devenu le William Shakespeare connu de tous. Cet angle m’a permis de le rendre humain et de le replacer dans son contexte.

Pour arriver à ce résultat, vous vous êtes basée sur plusieurs théories avérées. Lesquelles ?

La première dit qu’il est resté dans sa ville de Stratford-upon-Aven. Il y serait devenu professeur de grammaire pour subvenir aux besoins de sa femme et ses enfants. Selon la deuxième théorie, il se serait fait entretenir par un noble, le troisième Earl of Southampton, auquel il a dédié deux longs poèmes, The Rape of Lucrece et Venus and Adonis. L’hypothèse la moins populaire nous dit que Shakespeare serait parti sac à dos à travers l’Europe pour se retrouver en Italie. La dernière théorie, la plus plausible, laisse penser qu’il aurait rejoint une troupe de passage dans sa ville, en remplacement d’un comédien malade ou qui s’était brisé la jambe. J’ai mélangé ces différents éléments en inscrivant des échos aux futures pièces qu’écrira Shakespeare.

Shakespeare semble avoir une résonnance particulière pour vous. En tant que comédienne, dramaturge et metteure en scène, que vous inspire-t-il ?

J’avais dix-neuf ans la première fois que j’ai vu une pièce à la Royal Shakespeare Company. Je me rappelle avoir été complètement submergée, parce que je comprenais rythmiquement de quoi cela découlait. Je comprenais les émotions, les enjeux, le partage. C’était très instinctif. Depuis là, j’essaie toujours de comprendre ce qui se cache derrière et d’étudier le rythme. Shakespeare, c’est viscéral.

D’un point de vue scénique, vous avez choisi une disposition en trifrontal. Le public se trouvant donc non seulement face à la scène, mais aussi sur deux côtés. Une évidence ?

Ici, on le travaille très peu. Alors que c’était la grande forme du théâtre shakespearien. Du moins en Angleterre. Cette disposition change la donne dans la relation au public. Parce qu’au lieu de donner à voir, comme le théâtre classique, on est dans l’entendre, dans la proximité, se voir tous entre nous, et nous retrouver en communion. Dans le Globe, le théâtre rattaché à Shakespeare, il y avait 4000 personnes tout autour de la scène à regarder les acteurs, leur énergie, en même temps qu’ils regardaient le reste du public.

Faire cette pièce en anglais, aussi un choix évident ?

J’ai toujours eu l’intention d’écrire Will en anglais. Forcément, c’est sur la vie de William Shakespeare. Et je l’étudie dans sa langue depuis une dizaine d’années. La version que j’ai créée à Londres était vraiment beaucoup plus proche de ce que j’avais en tête, de mon théâtre, de ce que j’avais envie de faire. Pour différentes raisons : en rapport à une certaine maturité que j’ai acquise, au regard de techniques que j’ai développées, vis-à-vis du style de jeu des comédiens très différent d’un pays à l’autre.

La culture théâtrale est-elle si différente d’ici ?

Très. En Angleterre, on cherche à raconter des histoires. En Suisse, en France, en Allemagne, c’est souvent du théâtre expérimental, très contemporain. Je me place dans un genre différent, shakespearien, qui ici paraît parfois ringard. En Angleterre, le niveau de sophistication, de rythmique et d’esthétique des pièces de Shakespeare est beaucoup plus contemporain.

Ringard ? Le terme semble fort.

Les Anglais ont tellement joué Shakespeare, qui fait partie de leur héritage culturel, qu’ils en ont eu assez de le reproduire toujours de la même manière. D’autant qu’il reste un passage incontournable dans le théâtre anglais. Ils ont donc cherché d’autres façons de l’aborder, notamment grâce à Peter Brook, le précurseur de ce mouvement. Depuis une septantaine d’années, les Anglais déconstruisent totalement Shakespeare, tout en respectant le texte et en s’amusant vraiment.

La pièce a été présentée à Londres, la terre de Shakespeare. Un moment marquant ?

C’était très émouvant de jouer cette pièce sur le site du Rose Playhouse, l’un des théâtres élisabéthains de l’époque. C’est un site archéologique sur lequel est construite une scène, délimitée par des néons, afin d’indiquer où se trouvait précisément le lieu. Savoir qu’on jouait dans un endroit où Shakeapeare avait créé des pièces, vu des pièces, bu des coups, passé du temps avec ses amis, était chaque soir très captivant. C’était d’autant plus marquant pour moi que j’ai recommencé le travail à zéro. Au lieu des trois comédiens d’origine, nous étions cinq. Et c’était une nouvelle mise en scène. J’ai beaucoup travaillé justement sur le rythme et sur le mouvement. Il y a de vrais moments de travail sur le corps. Je trouve qu’il faut réhabiliter le corps, aujourd’hui encore plus. Les gens sont sur leur portable, leur ordinateur, leur tablette. Ils oublient souvent qu’ils ont un corps, son intelligence et ses sensations. Le corps est extrêmement intelligent.

Avez-vous eu peur de présenter Shakespeare aux Anglais ?

J’avais un peu peur des critiques, plus présentes, plus véhémentes et plus importantes qu’ici. Les Anglais ont vraiment cette culture de la critique. Elle peut faire ou défaire une œuvre. C’est la première grosse pièce que j’ai montée à Londres, pendant un mois. Soit ça propulsait ma carrière, soit elle s’arrêtait là. Et on s’en est très bien sortis. Nous avons été nominés pour deux prix, des Off West End Awards, pour la mise en scène et le second rôle masculin. Rien que le fait d’être nominée est une reconnaissance très importante. Nous avons aussi eu la chance d’apparaître dans The Stage, la grande référence traitant du théâtre.

Et enfin, la suite ?

Nous présentons le mois prochain Will à Stuttgart dans le cadre du festival Stuttgarter Europa Theater Treffen 2018, un festival de théâtre européen en Allemagne. La directrice du théâtre dans lequel le festival se déroule, le Theater Tri-Bühne, m’a invitée à mettre en scène ma prochaine pièce, qui sera donc présentée en 2019.

Dans les grandes lignes, de quoi parlera cette nouvelle pièce ?

Elle s’appellera Vérone, et racontera l’histoire après Roméo et Juliette. Valentin, le frère de Mercutio à peine évoqué dans la pièce de Shakespeare, revient à Vérone pour enterrer son frère, sans savoir que les deux principaux protagonistes sont morts. Cette fiction racontera comment reconstruire un univers plongé dans une situation de chaos total.

David Trotta

http://www.willetcompagnie.com/

1 Comment on « SHAKESPEARE, C’EST VISCÉRAL ! »

  1. Une première pièce magnifique que j’ai eu la chance de voir! Je souhaite à Victoria le même succès pour la seconde, une fille pleine de talent portée par une formidable passion!

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