NOMBRIL, MON BEAU NOMBRIL

Chronique d’un lundi soir (presque) normal sur le parterre du Stravinski. En compagnie du mec au chapeau, du sexagénaire whatsappien, du perche-à-selfiste et du quinqua bien lourd.

Difficile de se rappeler toutes les interdictions tant il y a d’inscriptions au moment de passer la sécurité et la fouille des sacs au Montreux Jazz Festival. Et au cours de la soirée de lundi, le Stravinski n’a pas dérogé à la règle. De tête, en tout cas, interdiction d’avoir un appareil photo, d’entrer dans la salle avec une bouteille d’eau alors que l’Auditorium se transforme en véritable fournaise. Vraisemblablement interdiction de rentrer avec une arme. Logique. Toutes les conditions pour passer une bonne soirée de concerts donc. Ou presque.

Parce que le parterre du Stravinski, c’est aussi l’occasion de faire des rencontres pour le moins incongrues. A commencer par le mec au chapeau. Vous voyez bien, celui juste devant vous. Du coup, non, vous ne voyez plus en fait. Puisque son apparat prend la moitié du champ de vision. Alors que lui, le mec au chapeau, a la tête baissée, rivé sur son smartphone.

Le smartphone, c’est aussi le meilleur ami du sexagénaire un peu bedonnant, juste à-côté, qui a poussé un peu tout le monde pour être assez devant. Qui ne s’excuse d’ailleurs de rien, surtout quand il écrase ceux qui n’ont rien demandé d’autre que de profiter du concert qui a démarré. Car le sexagénaire bedonnant a lui aussi son smartphone. Dès que les premières notes arrivent, celles de Buddy Guy en l’occurrence lundi soir à Montreux, il dégaine. Car oui, du smartphone, malgré les interdictions, il faut bien s’en servir. Une photo. Deux photos. Trois photos. Quatre photos. Cinq photos. Six photos. Puis le film. Le tout en se moquant évidemment de toute la vue qu’il coupe aux trois mille personnes derrière. Vite, il faut partager sur whatsapp. « Regarde, je n’écoute rien, d’ailleurs je m’en fous. J’ai payé 135.- pour t’envoyer ces photos et ce film », doit-il certainement être en train d’écrire à son interlocuteur. Sauf que son smartphone, il ne le quitte plus. La scène, le concert, on s’en fout en fait, non ? Toujours plus intéressant de converser depuis le parterre du Stravinski. Quand même plus classe qu’accoudé au buffet de la gare il faut dire.

Plus tard, c’est le perche-à-selfiste qui fait son apparition. Un peu avant que ZZ Top n’entre en scène. Une photo, deux photos, trois photos, quatre photos… ellipse… cent vingt-et-une photo, cent vingt-deux photos. Mais qui est donc cet homme qui vient lui tapoter sur l’épaule ? Son nom est bizarre. Il l’a d’ailleurs fait imprimer dans son dos. Staff. Etrange. Bon, il aura toutefois laissé le perche-à-selfiste tranquille pendant une heure et quart. Il est gentil, ce Staff. Il aurait été inconvenant de déranger le perche-à-selfiste pendant sa séance photo. Il était tellement concentré. Il n’a rien écouté du concert, il n’a rien regardé non plus. Pas le temps. Et après tout, faudrait pas déconner non plus. Les saltimbanques qui font du boucan pendant qu’il shoote à tout-va, ça va bien deux minutes. Ce n’est pas comme s’il fallait payer pour être sur le parterre du Stravinski.

Cerise sur le gâteau enfin, avec le quinqua bien lourd. Il adore ZZ Top et doit visiblement connaître le répertoire sur le bout de la langue. Parce que sa langue, il la sort aussi à tout-va. En direction de Madame. L’index et le majeur du quinqua forment un « V ». Il y glisse sa langue. Une fois. Deux fois. Trois fois… ellipse… sept fois. Visiblement, il tente de faire passer un message. Puis démarre Gimme All Your Lovin’. Il connaît, le quinqua. Vite, au smartphone ! Il faut filmer quand on connaît, c’est sûr. D’ailleurs, il commence à battre le temps de son index libre en direction de Madame. Il est content, le quinqua.

Puis c’est le drame. Il ne connaît plus, le quinqua. Dans ses yeux, c’est le vide, la tristesse, le néant, le Kinder Surprise sans le jouet dedans. La Boule de Berlin sans la confiture. Mais les cieux viennent en aide au quinqua. Devant lui, une femme pas très grande. Au mois trente centimètres de moins que le quinqua. C’est rigolo, non ? « Regarde, je me mets à sa hauteur. Elle ne doit rien voir du tout ». C’est si rigolo. Madame Quinqua rit, beaucoup, évidemment.

Roulements de tambour, apothéose, clap de fin. C’est le moment où arrive LE tube. Le quinqua n’a quand même pas payé l’entrée à Madame Quinqua pour ne pas filmer La Grange. Comment pourrait-il se justifier auprès de ses amis quinquas ? Deux minutes et sept secondes de film. Puis bon, faudrait pas déconner. Ça suffit. On a eu La Grange pendant deux minutes et sept secondes. On peut bien se barrer. On a la preuve qu’on était sur le parterre du Stravinski. Pis quand même. Ces trois mecs, là-bas, tout devant. Ils auraient pu se raser. Ils font sales.

Nombril, mon bon nombril. On a passé une bonne soirée. Non ?

David Trotta | Mardi, 5 juillet 2016

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