QUAND LES ARTISTES CHANTENT LA FAIM DU MONDE

Les rassemblements musicaux à visées sociales ou humanitaires ne se démodent pas. Aujourd’hui encore de nombreux artistes s’unissent autour de chansons caritatives. Entre action désintéressée et polémique, tour d’horizon d’un phénomène.

David Trotta

« On nous avait dit c’est pour un soir. On est encore là, vingt ans plus tard. » En 2009, Les Enfoirés chantaient pour la vingtième fois consécutive leur raison d’être. Cette année encore, le mouvement initié en 1986 par Coluche montera sur les planches avec un but précis : offrir des repas à ceux qui en ont besoin. Leur cri du cœur : « Aujourd’hui, on n’a plus le droit, ni d’avoir faim ni d’avoir froid. » A souligner que cet aujourd’hui sortait dans les bacs le 24 février 1986,  il y a précisément trente ans.

Comme celle des Enfoirés et des Restos du Cœur, d’autres actions caritatives ont été mises sur pied depuis près d’un demi-siècle. Toutes, ou presque, sont nées d’impulsions d’artistes. Mais pour quelles raisons? « Dans les années ’80, moi et mes collègues répondions à ce qu’on voyait à la télévision, la pire famine du 20e siècle. Au milieu de la plus grave guerre civile en Ethiopie, 30 millions de personnes allaient mourir. On ne pouvait pas laisser faire et regarder ça se passer sur nos écrans de télévision. On a voulu faire quelque chose », confiait en 2010 le chanteur Bob Geldof à France24.

Naissance d’un phénomène
Sans grande surprise, c’est au début des années 1970 que les premiers concerts caritatifs font leur apparition. Une décennie plus tôt, les révoltes sociopolitiques donnaient naissance à un nouveau genre musical : la chanson contestataire. Les revendications gagnent les milieux culturels, et se font désormais à travers des rassemblements majeurs. Ainsi, en 1969, ce sont plus de 500’000 personnes qui manifesteront contre les horreurs de la guerre du Vietnam. Woodstock ouvre la voie. Les porte-paroles se nomment Bob Dylan, Jimi Hendrix, Joan Baez. Formule « payante », il ne faudra attendre que deux ans pour assister à la première mobilisation musicale à visée humanitaire.

En 1971, le sitariste indien Ravi Shankar demande à son ami George Harrison d’organiser un concert afin de venir en aide aux millions de victimes du cyclone et du génocide qui ont frappé le Pakistan oriental. La collaboration donnera lieu au Concert for Bangladesh au Madison Square Garden de New-York. Trente-cinq ans plus tard, L’UNICEF via son site Internet parle d’une levée de fonds qui se monte à quinze millions de dollars.

En 1984, c’est autour de la famine qui ravage l’Ethiopie que le musicien Bob Geldof rassemblera nombre d’artistes en vogue sur le Vieux Continent. Après la sortie de Do they know it’s Christmas, le Band Aid se transforme en Live Aid, un double concert de charité donné le 13 juillet 1985 à Londres et Philadelphie. Selon Geldof, c’est un total de 150 millions de dollars qui seront levés pour venir en aide aux victimes. Des actions similaires seront reproduites aux Etats-Unis avec Usa for Africa et son We are the World ou encore Chanteurs sans frontières côté francophone.

Leur faisant écho, les Restos du Cœur naissent en 1986 de la volonté d’un humoriste. Si le tiers-monde a besoin d’aide, Coluche tient aussi à « filer un rencard » aux Français qui n’ont plus rien. Pour promouvoir son association, et soutenu par Jean-Jacques Goldman qui signe notamment La Chanson des Restos, il rassemble divers artistes et personnalités en tous genres. Une tournée démarre, la troupe s’appelle les Enfoirés.

Des controverses qui font déchanter
Les concerts caritatifs doivent portant essuyer de virulentes critiques. Si le succès des actions est au rendez-vous, il n’est pourtant pas du goût de tous.

Faisant l’effet d’une bombe, la BBC annonce en 2010 qu’une partie de l’argent levé par l’aide internationale, plus particulièrement le Band Aid, aurait aidé les rebelles éthiopiens à se procurer des armes. Mais les preuves manquent. Bob Geldof ainsi que d’autres représentants d’agences internationales s’insurgent. La chaîne finira par capituler et s’excusera publiquement.

Les polémiques autour de la traçabilité et de l’utilisation des fonds font partie intégrante du débat sur les campagnes caritatives. Lors du Concert for Bangladesh, la question avait déjà fait couler beaucoup d’encre. En 1985, un journaliste du Los Angeles Times avait pris la plume pour dénoncer le non-reversement d’une partie des sommes, les taxes colossales encaissées par le gouvernement américain lui-même, et finalement le manque de transparence dans les agissements des organisateurs. « Pour la première fois, le rock’n’roll rencontrait les œuvres de bienfaisance à grande échelle. Cela a ouvert une nouvelle ère de rockeurs philanthropes aussi intéressés par le tiers-monde que par les groupies et les abris fiscaux. » Si le fond des choses pose problème, David Johnston du LA Times n’a pas meilleure opinion de la forme. Et il est loin d’être le seul.

D’autres exemples plus récents, en France notamment, concernent même des artistes qui ont contribué aux mouvements d’aide. Mais le « kermessegate » de 2013 n’est qu’un exemple parmi d’autres. Sauf que, à attaquer, les détracteurs oublient souvent de préciser que les différentes actions rapportent bien de l’argent pour soutenir des causes réelles. Selon les rapports annuels des Restos du Cœur par exemple, le 15% des ressources dont bénéficie l’association proviendrait directement des retombées des concerts des Enfoirés, vente d’albums et de DVDs comprise.

La bonne solution ?
Les « arnaques à l’aide humanitaire » semblent être toutefois bien réelles. Dans un article publié en 2010 par le Guardian, le journaliste américano-suisse Edward Girardet livrait son expérience personnelle. « L’aide a toujours été – et est encore – arnaquée par les factions guerrières. Peu importe le bien fondé ou la compétence des agences d’aide internationale. C’est simplement la nature du conflit et des crises humanitaires. Une fois, j’ai visité un camp grouillant de monde vers la frontière soudanaise. 20 minutes après, j’y suis retourné, parce que j’avais oublié ma veste. Le camp était vide. C’était une mascarade complète dans le but d’attirer la sympathie et le financement international. »

A en croire les paroles de l’hymne 2009 des Enfoirés, toutes les parties ont conscience des problèmes et des difficultés. De toute évidence, personne ne s’improvise aide humanitaire du jour au lendemain. Mais reste à se demander s’il est préférable de blâmer ceux qui tendent la main de façon peut-être maladroite, ou ceux qui ne font rien.

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